Coupes budgétaires à Genève : 300 millions pour la culture, mais qui sauvera sa mémoire ?

COMMUNIQUÉ DE PRESSE | Genève, le 5 novembre 2026

 

Après avoir sauvegardé plusieurs milliers d'enregistrements depuis 2013, dont une sélection de 24 productions historiques du Grand Théâtre de Genève au cours des deux dernières années, la United Music Foundation risque de perdre sa subvention municipale de 51'000 francs, sans qu'un financement de remplacement ait été annoncé pour poursuivre cette mission.

 

Selon le budget 2026, la Ville de Genève consacre plus de 318 millions de francs à son Département de la culture et de la transition numérique. Pourtant, une partie de sa mémoire musicale risque de disparaître faute d'être sauvegardée à temps. La suppression prévue au projet de budget 2027 de la subvention accordée à la United Music Foundation soulève une question qui dépasse largement le financement d'une petite fondation : qui préservera les enregistrements historiques des institutions culturelles genevoises avant qu'il ne soit trop tard ?

 

Plusieurs milliers d'enregistrements historiques préservés

 

Qu’ont en commun l’Orchestre de la Suisse romande, Céline Dion, Pink Floyd, Sidney Bechet, Maria Callas, le pianiste genevois Henri Chaix, Nicole Croisille, Petula Clark et Luciano Pavarotti ? La United Music Foundation a sauvegardé des enregistrements de chacun d’eux, parmi plusieurs milliers de documents sonores, souvent inédits et menacés de disparition.

 

Créée à Genève en 2013 pour combler un vide dans la sauvegarde du patrimoine musical enregistré, la fondation répondait à une carence que Sami Kanaan, alors conseiller administratif chargé de la culture, a lui-même reconnue publiquement en 2022, qualifiant ce domaine de « registre qui n'est quasiment pas couvert ».

 

Un exemple illustre l'importance de cette mission. Dans une prise de position officielle adressée au Grand Conseil le 19 avril 2021, le Grand Théâtre de Genève reconnaissait que ses archives sonores, bien qu'identifiées et inventoriées, ne faisaient l'objet d'aucune politique de numérisation, faute de ressources humaines et financières.

 

Cette situation a conduit la United Music Foundation à engager des démarches auprès du Grand Théâtre de Genève, débouchant sur une collaboration qui a permis, en 2025 et 2026, de sauvegarder une sélection de 24 productions lyriques enregistrées entre 1970 et 1997. Certaines bandes magnétiques présentaient déjà des dégradations importantes.

 

Ces travaux ont été rendus possibles grâce à la subvention de la Ville de Genève.

 

Une expertise technique rare, développée à Genève

 

La United Music Foundation dispose d'équipements de pointe et de compétences spécialisées pour sauvegarder des enregistrements professionnels réalisés en studio, en concert ou lors de productions lyriques. Elle intervient notamment sur des bandes magnétiques analogiques ou numériques, y compris celles contenant des enregistrements multipistes. Certains de ces supports, parfois uniques ou fortement dégradés, nécessitent des techniques de lecture particulières.

 

Cette activité dépasse la simple numérisation : elle implique d'identifier les dégradations, d'adapter les procédés de lecture et, lorsque cela est nécessaire, de développer des solutions spécifiques pour récupérer des enregistrements menacés de disparition.

 

La fondation s'appuie sur un savoir-faire acquis depuis les années 1980 et sur des équipements spécialisés dont l'acquisition et le développement ont nécessité des investissements considérables, rendus possibles notamment grâce au soutien de fondations et d'organismes privés.

 

La United Music Foundation exerce ses activités en complémentarité avec la Phonothèque nationale suisse et l'association Memoriav, laquelle relaie notamment ses projets à l’occasion de la Journée mondiale du patrimoine audiovisuel de l’UNESCO.

 

Un service rendu aux institutions et à la collectivité


La sauvegarde des archives sonores est une activité peu visible du grand public. Elle constitue pourtant une condition indispensable à leur consultation, leur étude, leur valorisation et leur mise à disposition future, dans le respect des droits applicables.
 

Outre le Grand Théâtre de Genève, la fondation a également réalisé, à titre gracieux, des travaux de sauvegarde pour d'autres institutions genevoises, notamment le Musée d'ethnographie et le Musée d'art et d'histoire.
 

En mutualisant des compétences et des équipements spécialisés, elle permet à ces institutions de préserver leurs archives sans devoir développer chacune leur propre infrastructure ni nécessairement confier leurs enregistrements à des prestataires étrangers.
 

Le soutien de la Ville de Genève bénéficie ainsi directement à la préservation du patrimoine de ses propres institutions culturelles et, à travers elles, à l'ensemble de la collectivité.
 

Les quelques prestations rémunérées réalisées par la fondation contribuent également au financement de sa mission patrimoniale, dans une logique de complémentarité avec les autres acteurs du secteur, publics comme privés.

 

Une reconnaissance scientifique et professionnelle internationale


Les travaux de la United Music Foundation sur les bandes magnétiques dégradées du Montreux Jazz Festival ont donné lieu à une première publication en 2024 dans l'ARSC Journal, revue scientifique américaine spécialisée dans l'étude et la préservation des enregistrements sonores. Une étude approfondie des mécanismes de dégradation de ces bandes, menée avec le Paul Scherrer Institute, l'EPFL et des chercheurs et spécialistes internationaux, a ensuite été publiée en 2026 dans npj Heritage Science, revue scientifique de Nature Portfolio consacrée à la conservation du patrimoine culturel.


La fondation a également reçu le Prix Memoriav – Commission suisse pour l'UNESCO et le Prix de la Meilleure Réédition de l'Académie du Jazz. Elle est la seule entité genevoise à avoir été distinguée par chacun de ces deux prix.

 

Une suppression qui contredit les engagements de la Ville


Le 27 mai 2024, le Conseil municipal adoptait la motion M-1567, « Pour la protection du patrimoine musical enregistré : la Ville s'engage », demandant notamment le soutien financier d'organismes genevois spécialisés dans cette mission.
 

Plus significatif encore, dans sa réponse officielle du 15 mai 2025 à cette motion, le Conseil administratif reconnaissait que « la nécessité des travaux de sauvegarde est unanimement reconnue » et confirmait la compétence de la United Music Foundation, notamment au regard des distinctions professionnelles obtenues.
 

Alors que plusieurs organismes culturels genevois font face à des réductions partielles de leurs subventions, la United Music Foundation est confrontée à leur suppression intégrale : les CHF 51'000 qui lui étaient accordés disparaîtraient entièrement du budget 2027, soit une baisse de 100 %, sans financement de remplacement annoncé.
 

Il ne s'agit donc pas simplement de changer de bénéficiaire : c'est la continuité d'un soutien public spécifiquement consacré à la sauvegarde du patrimoine musical enregistré qui est remise en question.

 

Une responsabilité constitutionnelle et légale


Cette suppression soulève également une question plus fondamentale : celle des responsabilités des collectivités publiques en matière de conservation du patrimoine culturel.
 

L'article 217 de la Constitution genevoise prévoit que l'État veille à la conservation et à la mise en valeur du patrimoine culturel. L'article 19 de la loi pour la promotion de la culture et de la création artistique (LPCCA) précise que cette conservation et cette mise en valeur constituent une tâche complémentaire du Canton et des communes.
 

Comment expliquer, dans ces conditions, la suppression d'un financement consacré précisément à cette mission, dont la nécessité a été officiellement reconnue, sans qu'aucune solution équivalente ait été annoncée ?
 

Cette interrogation est d'autant plus légitime que ni la Ville ni le Canton n'ont encore apporté de réponse suffisamment structurée et pérenne à l'ensemble des besoins de sauvegarde du patrimoine musical enregistré.

 

Une expertise locale qui pourrait disparaître
 

Au-delà des CHF 51'000 en jeu, la suppression de cette subvention risque de faire disparaître une capacité d’intervention spécialisée, unique à Genève, dans la sauvegarde des enregistrements historiques, notamment ceux conservés sur des supports fortement dégradés.

Cette capacité repose sur des équipements constitués depuis 2013 et sur un savoir-faire développé au fil de plusieurs décennies. Sa reconstitution serait particulièrement difficile et coûteuse.

 

Pendant ce temps, les supports magnétiques continuent de se dégrader. Et aucune subvention future, aussi importante soit-elle, ne pourra recréer les enregistrements qui auront définitivement disparu.  

AVANT APRES
AVANT APRES
Sauvetage in extremis
Bandes magnétiques de studio
Traitement à chaud de bandes magnétiques dégradées
Nettoyage d'une bande magnétique
sur une machine spécialisée
Collection privée de bandes master
Bande master de 1984 en cours de sauvegarde
Sauvegarde d'un enregistrement à partir d'une bande ¼ de pouce (1971)
Sauvegarde d'un enregistrement multipistes à partir d'une bande 2 pouces (1976)
Prix Memoriav – Commission suisse
pour l'UNESCO
Prix de la Meilleure Réédition
Académie du Jazz
Visualisation des pistes enregistrées sur une bande magnétique